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Vie et enseignement de Tierno Bokar
"Le Sage de Bandiagara" de Amadou Hampâté Bâ
mercredi 3 avril 2002 par Lucienne Nicolini

Ce livre veut faire connaître à un large public l’enseignement de Tierno Bokar, maître du soufisme en Afrique Noire, tel que l’a reçu l’auteur, au début du XXème siècle.

Qui est Tierno Bokar ?
Tierno Bokar nait en 1875 à Ségou sur la rive droite du fleuve Niger. Par sa mère, il est le petit-fils de El Hadj Seydou Hann, grand maître soufi haoussa de Sokoto (N.O. de l’actuel Nigéria), installé à Ségou en 1862, à l’appel d’El Hadj Omar qui veut développer l’enseignement de l’Islam selon la tradition de la Tidjaniya. Par son père, il est prince Toucouleur, de la famille d’El Hadj Omar, lui aussi disciple de la Tidjaniya. Ainsi ses origines familiales lui apportent, par delà l’unité du soufisme, la diversité des traditions africaines.

En cette fin du XIXème siècle, le Soudan subit les tourments des guerres internes africaines et de l’installation de la colonisation française. Pourtant, l’enfance et l’adolescence de Tierno Bokar se déroulent dans la pieuse sérénité entretenue par sa tante et par sa mère, héritières de l’enseignement de Seydou Hann et attachées à la "grande Djihad" contre soi-même. Malgré le bruit des armes et des batailles, la famille de Tierno Bokar vit dans la recherche de la Charité et de l’Amour. Cette influence familiale marque très profondément Tierno Bokar dont toute la vie est orientée vers cette quête dans l’intime relation avec Dieu.

Avec la conquête française, la famille de Tierno Bokar doit quitter Ségou : elle s’installe donc à Bandiagara, en pays Dogon, au Mali. Il trouve là l’enseignement d’un grand maître soufi mystique Tidjani : Amadou Tafsirou Bâ qui lui ouvre sa bibliothèque et lui permet de découvrir la pensée d’El Hadj Omar et surtout celle de Si Ahmed Tidjani, fondateur de l’ordre. Cependant, tout en lui permettant l’accès aux livres, Amadou Tafsirou Bâ le met très fermement en garde contre l’utilisation de textes mal compris reprenant en cela l’engagement à la "grande Djihad" enseigné par l’exemple familial : l’effort vers Dieu passe d’abord par une lutte contre soi-même.

En 1908, après le décès d’Amadou Tafsirou Bâ, Tierno Bokar fonde sa propre zaouïa, c’est-à-dire son école coranique, avec un internat. La vie pour tous y est très strictement réglée.

Tous les matins, le maître se lève à trois heures et médite, jusqu’au lever du jour. A ce moment là, il réveille les élèves pour la première prière qu’ils récitent dans la zaouïa alors que Tierno Bokar se rend à la mosquée. Après le premier repas pris en commun, commence l’enseignement, jusqu’au repas de midi et la deuxième prière de la journée. Puis l’enseignement reprend jusqu’à la prière de l’aprèsmidi, après laquelle les élèves sont libres. De la prière de Maghreb (couchant) à celle de la nuit, Tierno Bokar est à la mosquée. Après cette dernière prière, il prend un léger repas et préside à la veillée. Du mercredi midi au vendredi soir, les élèves bénéficient d’un congé. Le rythme de la vie de la zaouïa n’est modifié qu’au moment de l’hivernage, lorsque tout le monde doit participer aux travaux des champs ; les moments d’enseignement sont alors réduits. L’enseignement est gratuit. La vie est simple, mais elle n’est pas puritaine, Tierno Bokar s’opposant vigoureusement au puritanisme musulman de type wahhabite.

Plusieurs dizaines d’enfants recueillent ainsi l’enseignement de Tierno Bokar dont la fin de la vie est pourtant dramatiquement plongée dans l’isolement : la colonisation française mal informée des querelles religieuses et familiales de l’Afrique noire ne sait pas reconnaître la profondeur du message d’Amour et de Paix de Tierno Bokar. Mal conseillée et incapable de comprendre l’attitude fondamentalement pacifiste du maître, elle le contraint à fermer la zaouïa et interdit tout contact avec lui. Tierno Bokar, qui a compris le malentendu, vit, malgré l’isolement, dans l’espérance et la quête de la Connaissance et de la Vérité, seules capables d’apporter la réconciliation religieuse et l’Amour. Par delà l’injustice qui lui est faite, son inquiétude, à la veille de sa mort, à la fin des années 1930, vient surtout de l’amer constat du déclin de la spiritualité et du rôle croissant de l’argent.

Quelle est la méthode appliquée par Tierno Bokar dans son enseignement ?
Son enseignement repose bien sûr, sur une connaissance approfondie du Coran et des maîtres du soufisme de la Tidjaniya du Maghreb. Mais il se fonde aussi sur un modèle de vie. Pour Tierno Bokar, le témoignage de la relation avec Dieu s’inscrit d’abord dans chaque acte de la vie quotidienne. De fait, avant d’étudier l’enseignement de Tierno Bokar, il faut d’abord le voir mettre en pratique sa méthode d’enseignement. Celle-ci repose sur un modèle de vie fondé sur la simplicité et la modestie :
- simplicité du cadre de vie : la zaouîa de Bandiagara est la case africaine dont le sol est couvert de nattes ;
- modestie de Tierno Bokar qui condamne toute ostentation (en particulier l’ostentation religieuse qui pervertit l’esprit : voir l’anecdote de " L’hypocrite enturbanné ") et loue l’humilité qui permet d’affirmer l’égalité de tous les êtres humains et de comprendre l’identique valeur de toutes les créatures divines (voir "Le palais et la chaumière").

Cette humilité devant la création, il l’applique dans chacun de ses actes. S’insurgeant, par exemple, contre l’indifférence de ses élèves devant l’oiseau tombé du nid et s’émerveillant devant eux face à la force de cette petite vie. On retrouve là comme un écho de Saint François d’Assise.

Ainsi, Tierno Bokar développe t-il en chaque élève le sens du devoir en même temps que l’exigence de justice qui engage la responsabilité morale de tous. Cet enseignement n’est pas seulement théorique et spirituel : il construit la personnalité par le modèle d’éducation qu’il propose.

La force de ce modèle résulte cependant d’une profonde relation intérieure avec Dieu, relation qui irradie chaque acte et chaque parole du maître. Cette relation avec Dieu s’appuie à la fois sur une parfaite connaissance du Coran et sur la maîtrise de plusieurs traditions coraniques et africaines.

En effet, se croisent chez Tierno Bokar les traditions coraniques de l’Islam andalou, du soufisme africain et de la Tidjaniya Toucouleur, confrérie religieuse consécutive à la conquête d’El Hadj Omar à partir de 1861. Mais à ces traditions coraniques, s’ajoutent les traditions africaines Bambara, Haoussa, Peul, Dogon, transmises à Tierno Bokar par l’héritage familial (et particulièrement maternel) et par les découvertes au gré des rencontres ou des séjours dans les différentes civilisations de l’Afrique de l’Ouest.

Ainsi, l’étude et la réflexion de Tierno Bokar, fondées sur l’Intelligence et la Raison l’amèneront à enseigner le respect des traditions. "Respectez-les, dit-il, elles constituent l’héritage spirituel de ceux qui nous ont précédés et qui n’ont pas rompu avec Dieu."

Mais cet enracinement dans la tradition ne signifie nullement archaïsme et repliement sur soi. Au contraire, le modèle de vie doit permettre adaptation et évolution dans la construction de l’identité propre à chaque homme. Cette construction s’effectue non pas dans l’imitation aveugle mais dans l’enrichissement au contact de l’autre par la rencontre et l’échange. L’homme ne vit sa relation intime avec Dieu qu’en évoluant car "évoluer, c’est perfectionner notre patrimoine qui n’est pas fait seulement de nos demeures et de nos champs ; c’est aussi aménager notre pensée et notre manière d’être".

Enfin, ce modèle d’enseignement s’inscrit profondément dans la tradition orale africaine car s’il passe par les actes, il passe aussi par la parole, parole de vie et d’amour. Cette Parole créatrice témoigne de la relation intérieure avec Dieu et "accompagne et éclaire chaque moment vécu en ce monde". Mais cette relation avec Dieu ne se réalise que dans l’ouverture à la création donc dans la recherche d’une relation de tolérance entre les hommes, tous porteurs "d’une parcelle de l’esprit divin". Cette Parole qui puise son inspiration dans les exemples de la vie quotidienne et s’exprime par paraboles, est révélatrice d’une vie fondée sur la charité et l’amour. En cela la vie de Tierno Bokar est le reflet de sa méthode d’enseignement.

En quoi consiste l’enseignement de Tierno Bokar ?
Cet enseignement précise d’abord ce qu’est la religion et ce qu’est la Foi. En ce qui concerne la religion, Tierno Bokar distingue la Sharia et la Mystique. Pour lui, la Sharia est seulement l’ensemble des règles destinées à protéger l’homme du "libertinage de l’irréligion". La Sharia est donc un code.

La Mystique, en revanche, amène à la connaissance et procède de deux sources :
- la révélation donnée par Dieu à un prophète ;
- l’expérience du Croyant qui résulte d’une longue méditation et d’une pratique religieuse approfondie. Le Sage qui, par la Mystique, atteint la connaissance peut alors adapter son enseignement aux conditions locales dans lesquelles il vit. Le respect des traditions qu’enseigne Tierno Bokar se situe dans ce cadre là.

La Sharia, comme la Mystique déterminent toute l’attitude de vie du croyant.

La Foi correspond à la relation de l’homme à Dieu. Elle implique d’abord la fidélité à Dieu. Mais, elle correspond aussi à la "somme de confiance que nous avons en Dieu" et au "degré de notre conviction" ! Tierno Bokar distingue trois degrés de la Foi qui déterminent chacun des types de relations que le Croyant établit avec les autres communautés humaines.

- Le premier degré de la Foi est la "Foi sulbu" ou "Foi solide" : c’est celle de la masse du peuple et de nombreux marabouts. Attachée exclusivement à la lettre du Texte, cette Foi sulbu enseigne l’intransigeance religieuse : elle aboutit à la guerre par les armes. - Le deuxième degré de la Foi est la "Foi sa’ ilu" ou "Foi liquide" : c’est celle de ceux qui recherchent la Vérité et la découvrent par la Connaissance. Elle enseigne la tolérance et établit la paix avec l’ensemble du monde vivant : elle s’affirme contre la guerre.
- Le troisième degré de la Foi est la "Foi ghaziya" c’est une "vapeur gazeuse", apanage d’une élite de l’élite. Par elle, le Sage atteint la Vérité divine dans l’amour et la Charité.

Ainsi, pour Tierno Bokar, la religion et la Foi établissent les règles des relations aux autres. Partant du Coran (XXX-22) : "La création des cieux et de la terre, la diversité de vos langues et de vos couleurs, sont autant de merveilles pour ceux qui réfléchissent", Tierno Bokar énonce deux paraboles : "L’Arc en ciel" et "Enfants, d’un même père". De même que les différentes couleurs sont unies dans l’arc-en- ciel, de même les fils d’un même père sont différents physiquement et pourtant frères et fils légitimes. Ainsi avec les infidèles "Dieu est Amour et Puissance… Détester ce qui est produit par la Volonté divine agissant par Amour, c’est prendre le contre-pied du Vouloir divin et contester sa Sagesse. Exclure un être de l’Amour primordial, c’est faire preuve d’ignorance capitale… N’aimer que ce qui nous ressemble, c’est s’aimer soi-même, ce qui n’est pas aimer."

Pour Tierno Bokar, la relation du croyant avec l’infidèle doit être une relation de tolérance. Cette tolérance se fonde à la fois sur l’étude des traditions et sur la compréhension des autres religions, refusant toute idée de supériorité de l’une sur l’autre.

Mais cette tolérance implique aussi une profonde connaissance de soi et donc une immense méfiance vis à vis de soi-même. On retrouve là, la modestie et l’humilité de toute la vie de Tierno Bokar, engagé dès l’enfance, par le modèle familial, dans la "grande Djihad". Le Croyant n’est pas supérieur à l’infidèle, car pour Tierno Bokar, la religion est Une. A l’image de l’arbre, toutes les religions ont le même tronc. Chacune d’elles, comme les branches, n’est que l’expression religieuse adaptée à un lieu ou à une époque : "Dîtes : Nous croyons en Dieu, à ce qui nous a été révélé, à ce qui a été révélé à Abraham, à Ismaêl, à Isaac, à Jacob et aux tribus, à ce qui a été donné à Moïse et à Jésus ; à ce qui a été donné aux prophètes de la part de leur Seigneur. Nous n’avons pas de préférence pour aucun d’entre eux et nous nous soumettons à Dieu". Coran (II-130)

Ce message de tolérance, de paix, de réconciliation, Tierno Bokar essaie de l’enseigner en développant dans de nombreuses paraboles, la lutte contre la violence et le mal par la force de l’Amour et du Bien. "Les oiseaux blancs et les oiseaux noirs", "Les chevaux de bataille" résonnent presque comme un écho à Gandhi : "Le mal doit être combattu par les Armes du Bien et de l’Amour. Quand c’est l’Amour qui détruit un mal, ce mal est lavé pour toujours".

Dans le contexte particulièrement dramatique du monde d’aujourd’hui, il me paraît important de rappeler ces nombreuses voix qui se sont, sur tous les continents, élevées contre les manipulations religieuses aux fins des armes et de la force. L’Afrique plus que jamais continent oublié, porte en elle d’irremplaçables enseignements de tolérance et de générosité. En ces temps où d’aucuns brandissent hardiment le spectre du choc inéluctable des civilisations, tout particulièrement de l’Islam contre la Chrétienté, il me semble impératif de faire entendre d’autres voix, moins médiatiques parce que plus modestes et plus humbles, issues de ces rencontres de civilisations, attentives à l’écoute, et convaincues de la Vérité d’un message de Paix et d’Amour. Que ce message vienne d’une Afrique oubliée et abandonnée à ses drames lui confère une force plus particulière.

La présentation de ce livre et les réflexions qui l’entourent ont été faites par Madame Lucienne Nicolini et Monsieur Jean-Louis Nicolini lors de notre réunion de bureau du 27 juin 2001. L’intérêt du sujet nous a conduits à leur demander d’en faire le compte-rendu dans le bulletin. C’est ce qu’a accepté Madame Nicolini, que nous tenons ici à remercier.

Amadou Hampâté Bâ, Vie et enseignement de Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara, Seuil, Coll. Points Sagesse, 1980, 288 p.

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